Il faut sauver le Klérin National – Entretien avec Michael Didi Moscoso

Bonjour Michael. Tu viens de remettre en avant sur les réseaux sociaux un article d’aout 2016 plutôt inquiétant intitulé : «  Il faut sauver le Klerin National. » Peux-tu nous raconter dans quel contexte ceci ressort?

Michael Moscoso: Bonjour Cyrille, d’abord un grand merci pour l’opportunité de m’exprimer avec Rumporter et je salue aussi tous les lecteurs et aficionados du rhum et du Clairin.

Ben voilà,  c‘est une situation bien compliquée. Tout d’abord, c’est la faute à l’industrie elle-même. Je fais référence aux fabricants de Clairin.  Je vais essayer de m’expliquer le plus brièvement possible.  Le Clairin est notre boisson national, en effet, mais la demande surpasse largement l’offre.  Les raisons principales sont celles ci :  les distillateurs ne se sont jamais souciés d’améliorer leurs distilleries en vue de les maintenir à niveau ni d’augmenter leurs capacités de production.  Vous verrez bien, sur toutes les photos des distilleries en Haïti, que ce sont des taudis limite à la ruine : parquets en terre battu, toitures de tôles pourries, pas de pompes, rien.  Tout se fait à la main, méthode rudimentaire et coûteuse …  Aucun entretien ni amélioration du système … Alors logiquement ça casse tout le temps et même tous les jours. Résultat : une faible production.

Autre cause :  la plupart des distilleries en Haïti sont la propriété de gens de province qui ont une mentalité pas très … normal dirai-je.  Il faut pas que le voisin ou le fisc le sache si on travaille bien, donc faut être laid pour éviter la haine des voisins et aussi ne pas attirer l’attention de l’état pour ne pas être taxer.  La logique est que quand le percepteur des taxes arrive et voit dans quel état de délabrement se trouve la Guildive, alors il sait déjà qu’il n’y a aucune raison d’aller demander un règlement à ce distillateur.

Même résultat que précédemment : ça casse, ça produit pas bien et pas assez, donc toujours pénurie de Clairin et ceci a donc ouvert les yeux a certains commerçants opportunistes qui ont compris l’affaire.  Et hop ils font venir de l’éthanol industriel hyper bon marché (alcool neutre inodore et sans saveur) et le mélangent avec un ratio de 10 pour 1 avec notre Clairin.  Le Clairin pur jus de canne ou de sirop étant tres parfumé et très fruité, ça passe comme une lettre à la poste et boom voilà du faux Clairin en circulation a moitié prix.  Ceci-dit, il ne s’agir que d’une poignée de commerçants pour ne pas dire un seul qui met à genou toute l’Industrie du Clairin.

Est-ce que tu sais d’où vient cet éthanol ? République Dominicaine ? Brésil ?

J’ai toujours cru que cela venait du Brésil ou des USA mais des petites infos confidentiel m’ont fait comprendre que cette éthanol industriel venait plutôt de la Chine par bateau, transite en République Dominicaine et ensuite transporter vers Haïti en tanker.  Une fois le gouvernement a stoppé cette manoeuvre mais ça passait quand même en contrebande par les montagnes où il n’y a pas de controle de frontière et le jus entrait dans la capitale par la ville de Jacmel.  Le pire c’est que des marques très notables en utilisent aussi pour compenser leur manque de production ou pour garder des prix bas et/ou augmenter leur profit… Cependant, je ne souhaite pas en dire plus, éthique exige.

Il semble qu’il n’y ait pas vraiment de définition légale du Clairin sauf si je me trompe. Comment est-ce possible de protéger l’appellation dans un tel contexte ?

En principe non. Quand on obtient sa patente de fonctionnement pour la distillerie, c’est libellé Moulin et Guildive ou distillerie pour la fabrication de l’alcool.  Le Clairin reste à 90% un marché informel et toujours non libellé. Le « Clairin » donc, en effet, n’a toujours pas de définition legal ou d’appellation officielle.

Très peu de distilleries sont en règle avec le département du commerce et des taxes donc ça sera une tâche difficile de réglementer et  protéger l’appellation mais ça reste possible.  A mon opinion, tôt ou tard cela devra être adressé et ça ne sera que pour le bien de l’industrie ainsi qu’à la protection du consommateur.  J’ai déjà une proposition et des conseils à donner au gouvernement si ils veulent bien aider à réglementer l’industrie.  Une win win situation car une subvention aidera tous les distillateurs et l’état aussi car à ce moment, il pourra percevoir les taxes.

Pour revenir à toi, tu vis une période difficile, peux tu nous raconter un peu ton parcours et l’histoire de ta famille ?

En effet, ça galère, ça galère et ça galère encore plus depuis bientôt dix ans.  En fait, j’ai repris la distillerie abandonnée de mon père qui, avant, appartenait à mon grand père, depuis les années 1920.  Sans raison précise mon père ne m’intéressait pas trop à le rejoindre quoi qu’il me fit faire mon apprentissage en distillation dès 1989.  J’ai eu la chance d’apprendre avec un génie, si pas l’un des meilleurs de la Caraïbe, ou même du monde (sans exagération).  Je nomme le fameux Jean Audin qui fut l’associé de mon oncle et qui m’a appris la distillation, un crash course d’un an et demi. Le Fameux Jean « Boss Jean » Audin et mon oncle ont concocté l’Huile Essentiel qui fût à la base de la création du parfum « Chanel No 5 ».  Ils ont aussi récupéré les moulins des sucrières de la Barbade et de St Martin pour monter les deux plus grandes distilleries du pays.  C’est vous dire que je fus dans une grande école.

Cependant, après mon apprentissage, mon père n’était pas prêt à me recevoir à l’usine qui à ce moment était il faut le dire à l’arrêt donc j’ai donc fait mon chemin ailleurs.  J’ai touché à pas mal de trucs entre 1990 et 2007.  Spécialiste en automobile en surface de vente de pièces détachées, gérant responsable section des pièces et service chez un concessionnaire de voitures, radio pendant six ans mais toujours fin bricoleur étant motard depuis mon plus jeune âge, pilote de course etc.

En 2007, j’ai démissionné de mon travail à la radio et décidé de quitter le pays mais mon père, à ce moment, decida de me proposer la distillerie fermée et abandonnée depuis bientôt cinq ans.  Chose dite, chose faite !  J’ai pris la relève le lendemain même de ma visite des lieux.  Tout a bien commencé malgré les maigres moyens mais malheureusement il y a eu le séisme du 12 janvier qui a changé la donne et m’a fauché de mon fond de roulement.  En même temps l’arrivé de cet éthanol industriel qui se vend toujours à moitié prix de notre Clairin agricole. Cela m’a causé plusieurs faillites et j’ai dû constamment recommencer à zéro avec des petits prêt par ci et par là … Les importateurs d’éthanol, eux, n’ont jamais arrêté. 

Le gouvernement les a stoppé temporairement une ou deux fois mais bon ca recommence à chaque fois donc très souvent on fait une bonne production mais ça nous reste en main.  Les ventes se font donc au compte-goutte, on bouffe les profits et le fond de roulement à table, à la maison, jusqu’a épuisement.

Après avoir répété ce cycle prêt de cinq fois j’ai finalement compris que c’était foutu pour le commerce de Clairin et qu’il fallait passer à autre chose.  Mais comment abandonner des installations ayant une valeur de prêt d’un demi million de dollars et tant d’années d’effort et tout abandonner? Je fus alors convaincu que le futur de cette industrie était de faire non seulement de la mise en bouteille mais aussi passer au rhum. Le seul rhum en Haïti, c’est le Barbancourt depuis tant de temps mais maintenant on voit apparaitre le rhum Vieux Labbe. Alors, j’ai compris qu’il y avait de la place pour moi. 

Malheureusement Haïti est un pays très pauvre et on a pas l’argent que le monde pense.  C’est bien dommage que les entrepreneurs Haïtien ne voient pas la filière rhum cependant je les comprends.  Un commerçant de nos jours qui a 50, 100 ou 200 000 balles préfère investir à court terme dans le comestible ou une autre commodité, faire ses 5% et rentrer son investissement en 30, 35 ou 90 jours.  Allez lui dire de mettre ces sommes dans une rhumerie et patienter cinq, sept ou dix ans…  ben il est pas preneur. C’est quand même dommage mais je comprends.  Mais pourtant le signaux positifs sont là ! Car maintenant les rhums blanc sont tout aussi populaires, il y a aussi les arrangés et les petites cuvées qui permettent qu’un distillerie puisse rapporter des bénéfices le même jours de sa naissance. Conclusion, j’abandonne pas, on verra bien.

Pour finir, est ce qui pourrait être de nature à t’aider ?

Honnêtement même si je rêve et suis naïf à la limite de toujours croire au père Noël,  je ne vois et n’espere qu’une solution : un investissement et partenariat avec une entreprise étrangère qui soit déjà dans le rhum ou un autre spiritueux.  Que cela soit Bacardi,  Pernod Ricard, un des grand Ecossais du Whisky, Jack Daniels, Campari, Gargano et Velier (rire), HSE, Neisson, St James, Clément, Bologne, Longueteau, Damoiseau ou n’importe qui qui s’intéresse assez  au rhum d’Haiti pour se joindre à moi et faisant, d’une pierre deux coup, vendre du rhum en Haïti car Barbancourt ne produit pas assez pour la demande y compris à l’export. Le marché américain avec les diaspora particulièrement en Floride, à New York, à Boston, au Canada attendent en vain l’exportation du Clairin et d’un autre rhum Haïtien.  Haïti est super sexy depuis quelques temps sur la scène commerciale internationale.  Tout ce qui vient de chez nous est désiré et aimé.  Avec un partenaire international solide on pourrait créer la nouvelle marque de rhum d’Haïti, la nouvelle coqueluche du monde du rhum ainsi que pousser le Clairin encore plus sur l’international.

Je possède la quatrième plus grande distillerie d’Haiti en terme de capacité de production mais tout est cassé et tout le  matos est à rafistoler voire même à changer.  Elle est établi sur deux hectares, a peu près 28 000 mètres carrés, à Leogane en région de champs de canne, et possède trois alambics avec la capacité de produire 3000 bouteilles par jour et ceci, toute l’année, car ici on fait du Clairin douze mois sur douze (certes un petit manque à gagner à cause de la saison pluvieuse mais on compense avec du sirop).

Donc en gros voilà :  à bon entendeur (sourir) et vive le Clairin et les rhum d’Haiti !!!

P.S. n’ayant pas encore les moyens de lancer une vraie production de rhum alors je me suis lancé aussi dans le branding et la mise en bouteilles de Clairin aromatisé en petit format 17.5cl pour les petites bourses,  de rhum punch arrangé safran, anis a menthe, gingembre, fruit de la passion etc ainsi que des petites cuvées genre 25 ou 30 bouteilles a la fois de mon Rhum Barik, en espérant faire un petit bonhomme de chemin et survivre jusqu’a ce que solution soit trouvée.

Amicalement à tous les lecteurs

Michael « Didi » Moscoso alias « Neg Clairin a » (l’homme du Clairin)

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