Compagnie des Indes : Carnet de Voyages (2)

Si en déroulant la carte de l’isthme central, on pointe Ingenio Tulula à San Andrés Villa Seca – sur la côte Pacifique du Guatemala, on pourra tirer un trait filant le long de la frontière sud du Mexique pour joindre la distillerie Darsa (Destiladora de Alcoholes y Rones) à Travellers Liquors, au Belize, sur la côte Caraïbes. Sur cette même carte on verra bien que les deux distilleries sont séparées de 800 kilomètres, à l’exact opposé l’une de l’autre : entre ponant et levant de l’Amérique centrale. Si l’envie vient, il suffit donc de le traverser pour les découvrir.

Sur la piste asphaltée au départ de Darsa l’équipage finit de charger quelques caisses de rhums Botrán et Zacapa Centenario que la distillerie produit également. Les feux de l’aube n’ont pas fini d’illuminer les flancs des Defenders que devant nous défile déjà la route ombragée par les masses cristallines de la Sierra Madre de Chiapas. Sous la lumière métallisée, le paysage vire vite vers l’ultra-violet et l’on contourne les contreforts obliques des volcans Acatenango et Agua, presque pour s’en protéger. De là il est facile de croiser, au petit matin, des expéditions d’alpinistes et des porteurs lourdement équipés qui vont attaquer l’ascension, juste derrière nous. Ce sont les meilleurs moments : l’espace est comme saisi de pureté et la voûte étoilée s’efface déjà devant nos yeux. Elle laisse place, au moins pour ceux qui vont l’escalader, aux épreuves qu’ils vont affronter car, s’il dissout les liens, le danger ne se sépare pas de la haute route. Au tiers du parcours, entre Rio Salamá et le lac Izabal, le convoi pénètre la Sierra de Las Minas : ses forêts de nuages, ses chats-tigre margay et ses gisements de jade aux réserves fiévreusement enviées. A trente kilomètres à l’ouest de Bahia de Amatique, là où courent les jacanas, entre les nymphéas et les orchidées d’eau, s’ouvre le biotope du lamentin. Lui ne dit rien mais bien après les plages d’El Estor, les eaux mouvantes se jettent dans les courants du Rio Dulce et se mêlent aux cris des quetzals. Tout redevient plus calme non loin des sources d’eau chaude où la route coude vers le nord, en direction des dolines de la réserve de Machaquila et les trésors archéologiques de Tayasal. On traverse alors la frontière qui sépare le Guatemala du Belize, le long de la jungle luxuriante de Mountain Pine Ridge en direction de la péninsule et de l’embouchure du fleuve Belize. Car c’est vers les rives du Haulover Creek que nous devons retrouver les charmantes attachées de l’ambassade britannique qui nous mèneront, en pourtour de Seashore drive, vers les nuits interlopes de Belize City et leurs voluptés compromises, nous en évitant, plus loin, les dangers.

Voilà c’était facile, on l’a fait. De retour à Paris, où le bois de noisetier du bureau fait moins rebondir la lumière que les roches de la Sierra Madre, se dressent les rhums de ces deux distilleries que la Compagnie des Indes a embouteillés. La gamme est d’autant plus impressionnante qu’elle rapproche ici les expressions sélectionnées par Florent Beuchet aux terroirs particuliers que l’on vient de traverser : on va les tester.

Compagnie des Indes Guatemala – Darsa 9 YO SC GOS13 – 43%

Nez : riche et très expressif tant les fruits sont présents : goyave, longane, mirabelle mûre, anone (l’arôme que l’on retrouve dans les malabars rose), carambole, banane.

Bouche : fermentaire en première attaque elle n’en demeure pas moins intéressante. Il faut lui laisser le temps de l’aération pour que se développent des arômes riches de crème pâtissière, de liqueur de cacao et de café.

Finale : sur le miellat, la feuille de citronnier et la pomme golden. Ce rhum, d’une très grande complexité serait, avec une dilution légèrement moins importante, monté vers les sommets.

Compagnie des Indes Belize – Travellers 11 YO SC BL22 – 43%

Nez : merveilleux, sur l’eau de vie de fraise, celle obtenue par fermentation et non par macération. Les fruits se bousculent au portillon : framboise (fermentée aussi) puis, avec l’aération, tout s’assagit et l’on revient sur des fruits d’été : pêche, brugnon.

Bouche : elle confirme le nez par son côté superbement fruité, s’y ajoute un peu de pain noir aux noix.

Finale : cireuse et concentrée, elle fait preuve à la fois de beaucoup de richesse et de subtilité, sur des tonalités proches des effluves de buissons d’ajonc et de la cire d’abeille.

Compagnie des Indes Belize – Travellers 11 YO SC BL11 – 66.2%

Nez : élégant. Il nous transporte vers les champs de fraise et les buissons de framboisiers. Le sirop de grenadine est là aussi, bien présent. On retrouve tous les marqueurs de la version diluée mais la concentration lui donne les accents du fruit des grenadiers.

Bouche : complexe et riche. La mélasse se mélange à la réglisse rouge sur d’étonnantes notes de chutney de mangue et de parmesan.

Finale : ces onze années passées en fût lui ont limé les angles mais pas la corpulence, plus chocolatée (orangette) l’ensemble vire sur la sellerie de cuir et la fumée.

 

 

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